Moscovici et les foules en délire



« Nous sommes à l'époque des sociétés de masse et de l'homme-masse. Aux qualités communes à tous ceux qui dirigent et coordonnent les peuples, les meneurs doivent pouvoir allier celles, plus magiques, du prophète, soulevant sur ses pas l'admiration et l'enthousiasme. On pourrait comparer les masses à un tas de briques dépourvu d'assise et de mortier, que le moindre coup de vent fait écrouler, faute de liant. En donnant à chaque individu l'impression d'une relation personnelle, en le faisant communier dans une même idée, une vision du monde identique, le leader lui offre un substitut de communauté, l'apparence d'un lien direct d'homme à homme. Il suffit de quelques images frappantes, d'une ou deux formules qui sonnent bien et parlent aux cœurs, ou du rappel d'une grande croyance collective : tel est le ciment qui lie les individus et tient ensemble l'édifice des masses. Cérémonies grandioses, réunions fréquentes, manifestations de force ou de foi, projets d'avenir auxquels chacun donne son assentiment, etc., tout l'apparat de fusion des énergies et de soumission à la volonté collective crée une atmosphère de drame et d'exaltation ».

Ces lignes écrites d’une plume heureuse sont de Moscovici. Non pas de Pierre, homme politique français, actuel ministre de l'Économie et des Finances et membre du Parti socialiste. Mais de Serge, le psychologue social, historien des sciences, ancien directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales de Paris et l'un des fondateurs de la psychologie sociale en France. A l’heure où les jours se raccourcissent et que les cours reprennent, j’aimerais vous parler d’un moment où mon calendrier personnel s’est fait le lieu d’une rencontre entre la parole du père et les écrits du fils. 

Comment me suis-je retrouvé cet été avec entre les mains cet exemplaire de « l’âge des foules », œuvre maîtresse de Serge Moscovici venant consacrer quarante années de travaux universitaires consacrées à la psychologie collective ? Eh bien justement parce que je savais que ce serait le moment où jamais pour entrer en contact de manière un peu prolongée avec ce livre, dont le moins qu’on puisse dire et que j’en parle beaucoup à mes étudiants, mais que je n’en sais pas grand-chose. Mes étudiants adorent les réflexions sur la psychologie des foules, les effets du charisme des leaders, l’influence des médias de masse etc. Mes étudiants font des études de communication, de publicité, et s’ils veulent bien souffrir d’étudier un peu de sciences sociales, il faut que ça ait un intérêt concret et immédiat. Alors je leur parlais un peu de Lazarsfeld et de Katz, un peu de De Certeau (je vais arrêter De Certeau), de Bourdieu bien sûr, mais aussi de Le Bon. 

Ah, Le Bon… Raciste, élitiste, penseur-minute à la portée congrue, il aura pourtant été le seul à proposer une théorie un peu cohérente du comportement des foules excitées par leurs leaders charismatiques. Je me permettrais ici de la résumer à grands traits. Plus les hommes sont réunis nombreux, plus ils sont bêtes individuellement, ça on le sait. Le pari de Le Bon est de dire que ces personnes rassemblées sont progressivement colonisées par un être qu’ils coproduisent tous ensemble : le groupe (ou la foule, ou la meute, ou la bande…). Et que cet être impulsif et immature, ainsi créé par la réunion des personnes assemblées, n’aime rien tant que d’écouter un chef, un vrai, un leader charismatique et un peu roublard qui parle à ses émotions et fait d’elle à peu près ce qu’il veut. Le Bon a les théories de son époque, assez peu politiquement correctes. Il a été admiré par Hitler, remercié par Mussolini.

 Si vous ajoutez à cela que sa pensée est des plus rustiques, et que son intuition intéressante reste très mal exploitée dans ses livres, écrits visiblement au lance-pierre, vous comprenez que Le Bon me gêne un peu pour mes cours. Mais heureusement il y a Moscovici. Serge, pas Pierre. Pierre, on verra à la fin.

Serge Moscovici a deux grands avantages sur son prédécesseur barbu : il écrit très bien, et sa pensée est autrement plus subtile. Il confronte la théorie de Le Bon à des théories ultérieures, notamment celles de Freud et de Gabriel Tarde. Sa synthèse reprend l’idée de Freud sur « L'homme Moïse », le fait que le meneur de foule joue chez chacun de ses membres le rôle que Moïse a pu jouer auprès du peuple juif, celui d’un substitut de père auquel les enfants obéiront avec d’autant plus de ferveur qu’ils se savent nombreux à vouloir partager son amour. Il explique que les comportements des uns et des autres seront d’autant plus homogènes que les membres du groupe seront nombreux, parce que les personnes en présence seront enclines à l’imitation et à la répétition des comportements qu’ils observent chez leurs semblables. 

Et mes étudiant-e-s sont ravi-e-s ! Voilà un texte intelligent, dont la réflexion s’applique à leurs dadas : la mode, les concerts à Bercy, les matchs au Stade de France, l’hystérie des soldes dans les grands magasins… Et facile à lire ! Allez, on s’en refait un petit coup pour le plaisir : « L'énergie que les masses puisent dans leurs rêves et leurs illusions, les leaders en usent pour faire tourner la roue des États, et conduire les multitudes vers un but dicté par la raison, parfois par la science. Le général de Gaulle, un de ceux qui, nous le verrons, ont le mieux assimilé les enseignements de la psychologie des foules, en a reconnu la pratique : « Si grandes fussent les réalités, peut-être pourrais-je les maîtriser, puisqu'il m'était possible, suivant le mot de Chateaubriand, d'y mener les Français par les songes. »

Et Pierre, me direz-vous ? Eh bien je feuilletais le livre de son père quand je l’ai vu à la télévision parler du « ras-le-bol fiscal ». Je me suis intéressé de plus près au personnage, je me suis abonné à son compte Facebook. Et je me suis rendu à une sorte d’évidence : le fils a complètement occulté le travail du père. Pas question ici d’un Œdipe de bazar, je me contente de ce constat : aux antipodes du personnage politique lyrique et songeur, support de l’imaginaire collectif conceptualisé par son père, Pierre Moscovici s’adresse à la raison. Quand il parle, il raisonne – plutôt bien, selon moi, et non sans élégance. Mais je pense que son rôle politique est marqué par ce refus de s’adresser à l’inconscient collectif. Au point que selon moi, lorsqu’il s’est mis à parler du « ras-le-bol fiscal », il a été le premier surpris des réactions. Déraisonnables ?

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