Taubira à Koh-Lanta




J’aime bien regarder les débats télévisés comme des épreuves ; des genres de Koh-Lanta verbaux, au cours desquels les organisateurs mettent leur invité au défi de sortir la tête haute de petits pièges, de questions fallacieuses, de face-à-face agressifs. Des Koh-Lanta pour pros surentrainés, où les invités ne risquent pas leur peau sans fréquenter non plus une promenade de santé. 


Quelles règles du jeu concourent à ces épreuves télévisées ? Journalistes et politiques sont à peu près d’accord sur ce qui va se passer, sans forcément avoir à se le dire. Parfois, ils s’accusent mutuellement de ne pas « jouer le jeu », mais cela fait partie du jeu ; on joue sur le flou, les règles ne sont pas écrites mais elles procèdent d’un code social partagé. Elles changent au gré des émissions, en prenant en compte les désirs des spectateurs et ceux des organisateurs de ces programmes. 

Dans un livre qui sort ces prochains jours, je décris ce que j’ai compris du fonctionnement de ces émissions, en fréquentant depuis fin 2004 ces plateaux et leurs coulisses. Impressionnante passion de ces mordus de la politique. Il faut avoir la foi des débats pour retenir les spectateurs, sans cesse tentés d’aller voir ailleurs : Internet ou la TNT, le cinéma ou la couette… Les organisateurs renouvellent le genre comme ils peuvent, et adaptent chez eux ce qui marche ailleurs. Du côté des talk-shows par exemple. Ce n’est sûrement pas un hasard si Gilles Bornstein, ancien rédacteur en chef à Ça se discute, a été contacté en 2005 pour prendre la rédaction en chef de Mots Croisés. Puis de Des Paroles et des Actes, ce gros débat politique de prime time démarré fin 2011 à l’approche des présidentielles, poursuivi depuis. Ce gros débat où Christiane Taubira était invitée jeudi 5 septembre dernier.


Là, on ne l’a pas épargné. A mon sens, l’émission se situait assez loin de chez Drucker. Et que je te détaille le parcours politique effectivement très en spirale de la ministre, indépendantiste guyanaise siégeant au PS, séduite par le PRG et sa star de l’époque, Bernard Tapie, témoignant à l’occasion de l’estime pour Sarkozy et Balladur. Et que je te fais la revue de détail de la nouvelle loi pénale, que les réponses très brumeuses de la ministre ne mettaient à mon avis pas tellement en valeur. L’émission avait aussi le mérite de rappeler le contexte – surpopulation carcérale, indigence des moyens. 


La justice n’a pas les moyens d’agir. On peut espérer que les bonnes idées de la réforme Taubira – le frein mis au tout-carcéral, la fin des peines planchers – aideront les personnels avec les moyens dont ils disposent. La discussion aurait pu prendre un quart d’heure supplémentaire sur cette question.
Mais le maître de Koh-Lanta en avait décidé autrement.  


Au bout d’une heure d’émission, on nous préparait le clou du spectacle. La confrontation avec la mère d’une jeune fille agressée par un récidiviste. LE moment de télévision dans lequel on sentait sans doute le plus l’influence de Gilles Bornstein. Vous avez peut-être vu la scène : une victime, visage à contre-jour, raconte les circonstances dans lesquelles le malheur est entré dans sa vie – en l’occurrence, un récidiviste supposé mal maitrisé par l’administration pénitentiaire a agressé sa fille au point de la plonger dans le coma. Le journaliste guide la victime en quelques questions qui lui font détailler son calvaire. Il précise qu’elle a porté plainte contre l’État, et lui demande de parler à la ministre. 
De parler ? Bien plus : de donner son sentiment sur ce drame. ET quand un(e) ministre parle publiquement, sa parole a des conséquences directes. Peut-être que ce soir-là, à la télévision, quelques fonctionnaires du ministère se sont recroquevillés sur leur siège face à la télévision, suspendus aux lèvres de la ministre. Qu’elle se scandalise des carences supposées qui ont conduit à ce malheur – comme l’aurait sans doute fait en son temps le précédent Président de la République – et les fonctionnaires impliqués dans l'affaire étaient de beaux draps. Qu’elle montre en revanche son trouble ou sa gêne, et c’est l’ensemble du corps judiciaire qui en serait sorti comme un peu amoindri, présumé coupable de n’avoir pas fait ce qu’il aurait fallu faire.

Elle a refusé de répondre : « Devant la souffrance des victimes, je fais silence ». Joli coup. J’ai bien aimé son autre phrase, que je restitue de mémoire : « La justice se rend dans les cours, pas sur les plateaux de télévision ». 
Elle avait probablement été prévenue avant l’émission, qu’il y aurait cette petite nouveauté, ce témoignage – une séquence inédite depuis les débuts de DPDA. Alors, oui, on peut regretter que la ministre ne soit pas allé plus loin dans la défense de sa loi. Qu’elle n’ait pas décidé de se saisir de ce fait divers pour rappeler qu’avec sa loi, on mettait à profit les moyens libérés par le refus de l'emprisonnement pour surveiller plus étroitement ce genre de récidivistes. Je regrette pour ma part que d’une manière générale, Christiane Taubira soit apparue plus appliquée à se défendre elle-même qu’à défendre sa loi, son ministère. Mais je lui suis reconnaissant d’avoir donné l’exemple : face à l’injonction télévisuelle à se soumettre au récit de la victime, la femme ou l’homme politique peut choisir de rappeler que la télévision n'a pas à donner le tempo de la société.

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