Assassin’s Creed : Mon curé chez les Conspis

La superproduction de 2016 décrit un monde gouverné en sous-main par une congrégation religieuse qui règne en abolissant le libre arbitre. Un navet, qui offre une riche lecture du raisonnement conspirationniste.  

Assassin's Creed, une saga culte d'Ubisoft - crédit actugaming.net

 











Quel intérêt y a-t-il à parler d’un mauvais film ? On débat de ce sujet dans le monde de la critique. Dans celui que j’ai connu, au moins. Quand j’écrivais des piges pour la rubrique Musique de L’Humanité. On était entassés dans notre bureau, entre amateurs de théâtre, de cinéma, de jazz, de rock et de danse. Quand on avait fini nos papiers respectifs, on abordait ce genre de questions.

Pourquoi ne pas écrire sur un objet culturel sans intérêt ? Parce que l’espace rédactionnel est rare, autant le conserver pour qui le mérite. Parce que c’est lui faire trop d’honneur. Pour ne pas se fâcher avec les contacts dans le milieu (raison inavouable, tacitement admise). Parce que le lecteur veut des conseils, pas des sermons.

Pourquoi le faire quand même ? Pour soulager son indignation. Parce que c’est drôle. Pour se payer Machin, de l’Obs, qui en a dit du bien (raison inavouable, tacitement admise). Parce que l’objet en question bénéficie de moyens de promotion phénoménaux ; c’est l’éléphant dans le living-room, on ne peut plus faire semblant de l’ignorer. 






La salle du Palace, à Tunis






Voilà pourquoi j’ai été voir ce sombre navet. Revenu le dimanche soir de la plage de La Marsa à Tunis, j’ai été attiré par les grands cinémas qui bordent l’avenue Bourghiba. On avait le choix entre Woh !, une comédie tunisienne familiale, et… Assassin’s Creed. Dans toutes les salles, à tous les horaires. En 2D, en 3D, en VOTSF, en français. J’ai jeté mon dévolu sur le Palace, une belle salle datant sans doute des années du protectorat. D’un coup, tout s’éteint : pas de veilleuse, tant pis pour ceux qui revenaient des toilettes. Et le film commence. 


Le film-jeu vidéo : l’image sans le plaisir du jeu


Crédit assassinscreed.ubi.com

L’intrigue ? Depuis des siècles, deux ordres se font face : les Templiers et les Assassins. Les premiers veulent éradiquer le libre-arbitre sur terre. Leur plan ? Mettre la main sur la pomme autrefois croquée par Adam et Eve, qui contiendrait le gène de la désobéissance. En isolant ce gène, ils pourraient l’éradiquer du génome de chaque humain, et maintenir ainsi un pouvoir absolu sur une population réduite à l’état de brebis éternellement consentante. Pour ce faire, les Templiers de 2016 mettent la main sur le descendant d’un célèbre Assassin (Michael Fassbender) qui, cinq siècles auparavant, a caché cette pomme. Une équipe formée du chef des Templiers (Jeremy Irons) et de sa fille, une scientifique (Marion Cotillard), fait revivre en laboratoire à leur cobaye l’aventure de son ancêtre, afin de savoir où l’aïeul taquin a caché son butin d’Eden.


Crédit ubisoft.com
C’est une adaptation au cinéma d’un jeu vidéo très connu. Comme Warcraft, et avant lui Lara Croft et bien d’autres. En 2016, l’industrie du jeu vidéo a généré davantage de revenus que le cinéma : il faut comprendre les producteurs. Les scènes de baston sont très réussies. J’ai trouvé la 3D plutôt mieux que dans Avatar, par exemple, où on s’amusait à faire virevolter des trucs autour de la tête du téléspectateur. Là, l’image se contente d’être plus profonde : mention spéciale aux scènes de paysage vues d’avion.

Tout le reste est affligeant. Comme le film a l’air d’avoir été pensé pour des attardés mentaux, les acteurs sont sans cesse en train de rappeler d’une voix monocorde où on en est de l’histoire. Qui pourtant je vous le jure, n’avance pas vite. Marion Cotillard est robotique à souhait dans ce personnage improbable de scientifique-pygmalion qui tombe amoureuse de sa créature. Pour mettre plus d’action et de mouvement, on branche le pauvre Michael Fassbender sur un bras articulé. Il s’envole toutes les dix minutes pour les besoins de la recherche de la Pomme : on se croirait à la Foire du Trône avec une Pomme d’Amour au bout d’un bâton.

Pauvre Bible, au passage… Le Fruit défendu ne pouvait pas être représenté en fruit, au bout de 6000 ans il aurait eu une drôle de gueule. Du coup, pour rester dans les tons froids et métalliques du film, ils en ont fait une sphère métallique. Parcourue de stries symétriques. Bref, une bonne vieille boule de pétanque, façon Marius et Fanny ! Ils avaient des sacré dents, nos aïeuls. J’imagine comme notre Marion Cotillard nationale a dû se mordre les joues pour s’obliger à jeter des regards fascinés à ce trophée de bouliste. Bref, je me suis ennuyé. Les Tunisiens autour de moi n’ont pas eu non plus l’air d’adorer le film. A part quelques ricanement quand Marion Cotillard parle des assassins, « ces voyous, ces fumeurs de hashish ». On a été au moins deux à se lever une minute avant la fin, quand tout était plié.

Un conspirationnisme mainstream


Ce film rassemble les trois principaux éléments du conspirationnisme mainstream : l’infaillibilité des méchants, la dimension souterraine de leur domination et l’héroïsme d’opposants gueux et marginaux. Le plus connu dans le genre, Da Vinci Code, ne réunissait que les deux premiers.

C’est assez nouveau, cette infaillibilité des mauvais. Dans Star Wars, on a un méchant bien balèze, mais il ne cesse pas de faire des erreurs. Ses troupes perdent la trace des rebelles. Ils laissent un passage grand ouvert pour détruire l’Étoile Noire. Là, les Templiers contrôlent tout : finance, politique, justice, science et le reste. Leur savoir s’appuie sur le gène. Fantasme d’une explication ultime du vivant. Cette domination rend le film très ennuyeux, parce que cela oblige les scénaristes à faire des Assassins encore plus super-puissants. Alors les Assassins font des bonds de 10 mètres, se coordonnent par télépathie, l’ensemble cesse complètement d’être crédible.



Crédit Ubisoft






Pourquoi les méchants de l’histoire sont-ils aussi puissants ? S'agit-il de parler à la conviction du réalisateur, et de certains spectateurs, pour leur dire que le pouvoir, dans les sociétés humaines, est tenu par un grand Autre ? On est dans l’esprit d’un paranoïaque, et on s’y ennuie ferme. J’ai été me renseigner sur ce réalisateur, Justin Kurzel, il n’aurait pas fait que des mauvais films. Il a l’air obsédé par les psychopathes, mais c’est un peu le lot de tous les dramaturges.
En tout cas, il partage une façon de voir très appréciée par les conspis de tous poils, qui recrutent sur Internet avec ce genre d’argument. Avec son histoire délirante de deux sectes, l’une chrétienne l’autre musulmane, qui se font la guerre depuis mille ans, ce film n’est pas si éloigné des délires de certains islamistes radicaux. Bon, j’exagère.

En tout cas, la domination souterraine des Templiers dans le film rencontre un grand classique des amateurs de la théorie du complot. A plusieurs reprises, les Templiers parlent comme dans le Protocole des Sages de Sion, ce texte complotiste centenaire, prétendu plan de conquête du monde par les juifs et les francs-maçons : « notre domination est presque arrivée à son terme » ; « bientôt, nous aurons aboli le libre arbitre » ; « les hommes nous obéiront ».
On peut se dire : c’est bien la preuve qu’Assassin’s Creed est un mauvais film de plus. C’est l’analyse brillante que fait Umberto Eco au sujet du Protocole : il « révèle son origine romanesque car il est peu crédible, sauf dans l'œuvre de Sue, que les « méchants » expriment de façon si voyante et si éhontée leurs projets maléfiques [...] : « nous avons une ambition sans limites, une cupidité dévorante, nous sommes acharnés à une vengeance impitoyable et brûlante de haine ». Ça m’inquiète un peu plus, parce que cela fait écho à un grand nombre de publications, disponibles sur les réseaux sociaux et sur les blogs depuis une quinzaine d’années. Des photomontages, des textes mettant en scène politiques et industriels, bras dessus bras dessous, se réjouir de l’impeccable accomplissement de leur plan. Le trait brillant d’Umberto Eco atteste de la fausseté des Protocoles, certainement écrit au début du 20ème siècle par la police du Tsar. Il n’empêche pas ceux qui y ont cru , ni ceux qui continuent d’y croire. Après Da Vinci Code, cela fait beaucoup de produits complotistes diffusés avec de gros moyens.


Crédit acsta.net




Le plus insupportable aura été l’héroïsation d’opposants gueux et marginaux. Le raisonnement complotiste, qui s’invente des dirigeants conjurés dans la perte du genre humain, invite par contraste à considérer comme « bons » et comme « gentils » tous ceux qui s’y opposent. Ce qui permet au passage aux complotistes de se décerner un brevet d’honnêteté. Les travaux d’historiens sur le parti nazi ont démontré à quel point il avait recruté ses cadres dans les prisons et les bas-fonds. Les enquêtes journalistiques sur Dieudonné M’Bala M’Bala et Alain Soral ont mis en avant les très nombreuses magouilles de ces deux chevaliers blancs de la Dissidence. On a récemment scanné le pedigree crapoteux des autoproclamés soldats de l’État Islamique, entre toxicos délinquants effrayés par l’enfer et ex-tortionnaires du parti Baas irakien en quête de pouvoir etc. Selon la formule du philosophe Alain, « Fondez un club des Honnêtes Gens, tous les voyous voudront en être ». Dans Assassin’s Creed, les Assassins de 2016, descendants de la secte millénaire, sont tous en tôle pour meurtre. Oui, mais c’est pas de leur faute. C’est leurs gènes qui les rendent agressifs (sic). Et c’est le même gêne que celui de la Pomme, celui du libre-arbitre. Vous suivez le raisonnement ? Exemple : je descend de ma voiture pour frapper le mec de devant qui démarre pas assez vite au feu rouge. Je suis jugé, sursis, amende. On m’a condamné pour avoir fait usage de mon libre arbitre ! Celui de la Pomme ! Et ceux qui m’ont jugés sont des descendants des Templiers !

Alors bien sûr… Je ne crois pas aux effets directs et à court terme des médias, la science a clos ce chapitre. Les gens ne vont pas sortir de ce film fanatisés et complotistes. La majorité n’aura vu qu’un mauvais film de plus. Pas mal de gens auront préféré aller voir Rogue One, le dernier Star Wars (ô combien j’aurais dû! Il paraît qu’il est très bien). J’y ai vu une contribution de plus à un mauvais air ambiant qui n’en a pourtant pas besoin.

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